Le coût de l’allocation naïve
As-tu déjà pris une décision en te disant qu’en répartissant des ressources de manière égale, tu faisais ce qui était juste?
Par exemple, donner autant de temps, d’attention ou d’argent à plusieurs options, sans forcément réfléchir à leurs besoins spécifiques?
C’est ce qu’on appelle l’allocation naïve, un biais cognitif qui nous pousse à privilégier l’égalité au détriment de l’efficacité ou de l’équité.
Bien que cette approche donne l’illusion de la justice, elle peut entraîner des décisions contre-productives, notamment dans des domaines comme l’équité, la diversité et l’inclusion (EDI).
Pourquoi la présentation des options influence nos choix
L’allocation naïve repose sur une idée simple : lorsque les choix sont présentés en catégories distinctes, on a tendance à répartir les ressources de manière égale entre elles, même si elles n’ont pas toutes la même importance ou les mêmes besoins. [1]
Cette tendance est renforcée par ce qu’on appelle le partitionnement des options : dès que les options sont regroupées, ton cerveau cherche instinctivement à équilibrer les ressources entre elles. [2]
Prenons l’exemple des investissements.
Si on te propose trois catégories d’actifs – actions, obligations et immobilier – tu pourrais avoir envie de diviser ton argent en trois parts égales. [2]
Pourtant, cette approche néglige des éléments clés comme le niveau de risque ou les rendements potentiels.
L’impact de l’allocation naïve en EDI
L’allocation naïve peut représenter un frein en EDI.
Prenons une organisation qui souhaite promouvoir des initiatives inclusives et décide de répartir son budget de manière égale entre trois projets : une campagne de sensibilisation, un programme de mentorat pour les personnes nouvellement arrivées et l’amélioration de l’accessibilité dans les locaux.
À première vue, cette répartition semble juste.
Mais en réalité, elle ne tient pas compte des besoins spécifiques de chaque initiative.
Par exemple, la campagne de sensibilisation pourrait être beaucoup moins coûteuse à mettre en place que les travaux nécessaires pour améliorer l’accessibilité.
En répartissant le budget de manière égale, l’organisation risque de sous-financer les actions ayant le plus grand impact.
Cet exemple peut paraitre évident, mais parfois, on ne s’en rend pas toujours compte au moment de prendre une décision.
Un autre exemple plus subtil se retrouve dans la répartition du temps.
Imaginons que tu sois en charge d’un programme de mentorat.
Si tu consacres le même temps à chaque personne (par exemple 1h de suivi par semaine), sans tenir compte de leurs besoins spécifiques, tu pourrais négliger les personnes qui ont besoin d’un soutien plus intensif.
Pourquoi tombe-t-on dans ce piège?
L’attrait de l’allocation naïve réside dans son apparence de justice, mais surtout dans sa simplicité.
Répartir les ressources de manière égale semble être une solution rapide, impartiale et facile à justifier.
C’est une manière de contourner les conflits ou les désaccords potentiels, car traiter tout le monde de la même façon est souvent perçu comme la solution neutre.
En réalité, cette approche nous évite de devoir analyser en profondeur les besoins spécifiques de chaque option ou individu, une tâche qui peut être complexe, exigeante et chronophage.
Cela demande de la réflexion, des données précises et parfois même des décisions impopulaires et audacieuses, ce qui peut demander beaucoup de courage!
La structure même des options – souvent regroupées en catégories – agit comme un levier supplémentaire pour orienter nos décisions vers une répartition égale, car cela simplifie encore davantage le processus décisionnel.
Les conséquences de l’allocation naïve
Ce biais peut avoir des répercussions significatives, à la fois pour les individus et les organisations.
Pour les individus, l’allocation naïve peut conduire à des choix inefficaces.
Par exemple, en répartissant ton temps ou tes efforts de manière égale entre plusieurs tâches, tu risques de négliger les priorités ou d’allouer trop d’énergie à des activités moins importantes.
Cela peut entraîner des frustrations et même des résultats décevants.
À l’échelle organisationnelle, l’impact est encore plus grand.
Les initiatives d’EDI, par exemple, peuvent perdre en efficacité si elles sont financées ou mises en œuvre sans analyse des besoins réels.
Cela peut donner l’impression de progresser vers l’inclusion, alors que les inégalités structurelles restent inchangées.
Enfin, l’allocation naïve peut nuire à la motivation des parties prenantes.
Celles qui bénéficient de ressources sans en avoir besoin peuvent se sentir peu valorisées, tandis que celles qui sont sous-financées risquent de perdre confiance dans le processus décisionnel.
Comment dépasser ce biais?
La bonne nouvelle, c’est qu’il est possible d’éviter l’allocation naïve en adoptant une approche plus réfléchie et structurée. Voici quelques conseils : [1]
Analyse les besoins spécifiques.
Avant de répartir des ressources, prends le temps d’évaluer où elles auront le plus d’impact. Pose-toi des questions comme : Qui a le plus besoin de soutien? Quelles actions sont prioritaires?
Priorise l’équité, pas l’égalité.
L’égalité donne la même chose à tout le monde, tandis que l’équité cherche à répondre aux besoins spécifiques de chaque personne. Cette distinction est importante si on veut choisir des options efficientes et justes.
Décide de manière séquentielle.
Lorsque c’est possible, fais tes choix étape par étape. Cela te permet d’évaluer chaque option de manière plus approfondie, plutôt que de te précipiter dans une répartition globale.
Prend conscience des biais de présentation.
Si les options te sont présentées sous forme de catégories, demande-toi si ces regroupements sont pertinents ou s’ils influencent tes décisions de manière inconsciente.
Teste et ajuste.
Une fois les ressources allouées, surveille leur impact et ajuste ta stratégie si nécessaire.
Conclusion
L’allocation naïve peut limiter l’efficacité de tes décisions, notamment dans des domaines comme l’EDI.
En apprenant à reconnaître ce biais et en adoptant des stratégies pour le surmonter, tu peux maximiser l’impact de tes choix et mieux répondre aux besoins des personnes ou des projets concernés.
La vraie justice réside dans la capacité à identifier et à répondre aux besoins spécifiques, en visant un équilibre qui repose sur l’impact, et non sur une simple division des ressources.
À bientôt!
Références :
[1] Kocik K. (2021). Naive Allocation. The Decision Lab. Retrieved November 25, 2024, from https://thedecisionlab.com/biases/naive-allocation
[2] Johnson, E.J., Shu, S.B., Dellaert, B.G.C. et al. Beyond nudges: Tools of a choice architecture. Mark Lett 23, 487–504 (2012). https://doi.org/10.1007/s11002-012-9186-1
[3] Victor DeMiguel, Lorenzo Garlappi, Raman Uppal, Optimal Versus Naive Diversification: How Inefficient is the 1/N Portfolio Strategy?, The Review of Financial Studies, Volume 22, Issue 5, May 2009, Pages 1915–1953, https://doi.org/10.1093/rfs/hhm075